Fin 2017, y'a une idée qui a émergée dans ma tête et qui ne m'a pas quittée depuis

Imagine, une société où le consentement de chaque personne est respecté à chaque instant

Je ne sais pas si c'est une "bonne" ou une "mauvaise" idée, mais j'ai beaucoup appris de l'exploration de cette idée

Dans cette société, les oppressions systémiques n'existent plus, par exemple

Les relations de tout type sont plus fluides. On se quitte rapidement dès qu'on n'a plus envie de se voir ; et ça peut reprendre aussi vite si tout le monde est dans le délire
par exemple

La réflexion suivante, c'est d'essayer d'estimer à quelle distance la société dans laquelle je suis est de cette société. Et quelles seraient les chemins possibles

Pour évaluer cette distance, j'ai regardé toutes les interactions sous ce prisme. Parmi les personnes autour de moi, lesquelles respectent mon consentement, lesquelles ne le font pas. Jamais, parfois, toujours. Dans quelles circonstances ?

Et évidemment, appliquer ce regard critique sur mon propre comportement avec les autres.
Quand est-ce que je ne respecte pas le consentement des autres ? Quels outils j'utilise pour ça ?
Comment je peux faire autrement ?

Plus de 3 ans avec cette obsession, j'ai une poignée d'apprentissages :
- la "culture du non-consentement" est dominante et ancrée et forte
- littéralement aucune personne que j'ai rencontré ne respecte complètement le consentement de tout le monde
- Je ne me considère pas moi-même capable de ça, même après plus de 3 ans de travail dans cette direction

Le vent le plus fort contre lequel j'ai l'impression de me débattre, c'est le langage. La manière dont nous communiquons spontanément et donc interagissons les un.e.s avec les autres est enraciné et perpétue du non-consentement

Il y a "il faut"/"on devrait"/etc. qui donne un objectif, mais ne formule pas de proposition/demande aux personnes qui sont sensées utiliser leur corps/attention pour atteindre cet objectif. Et donc la résolution a lieu dans l'implicite

L'impératif aussi. L'impératif, c'est moi qui exprime mon attente que tu fasses une action... mais sans te demander ton avis et donc sans prendre soin de si tu as envie ou pas de faire ce que j'attends que tu fasses

Et il y a de l'impératif même parfois dans des phrases bienveillantes : "n'hésites pas à me dire si tu as une question" / "n'aies pas peur"

(petite parenthèse sur la "bienveillance". La bienveillance, c'est quand je prends une action envers toi pour ton bien... mais sans avoir forcément vérifier si tu considères que ça te fait du bien. La mission civilisatrice, c'est de la bienveillance, par exemple.
Dans le médico-social, iels parlent de "bientraitance" pour parler de "bienveillance + écoute" (je fais une description à la hache, il y a plus de subtilités))

Je m'attendais à ce que les milieux féministes (qui ont déconstruit le patriarcat et la culture du viol, qui est liée à la culture du non-consentement) soient compatible facilement avec l'idée d'une société ou le consentement de chacun.e est respecté à chaque instant

Ça n'a pas été entièrement le cas. Beaucoup de modes d'actions militants ne prennent pas soin du consentement

J'ai découvert que tout le monde a toujours une bonne raison pour ne pas respecter le consentement de quelqu'un d'autre

et j'ai été triste de découvrir que les milieux féministes ne font pas exception

Je pense que ça pourrait être moins grave s'il s'agissait d'une stratégie délibérée, qu'il y avait une auto-critique qui explicitait et assumait cette contradiction, mais je ne l'ai pas vu

Des podcasts féministes se financent par de la publicité et je n'ai pas vu d'article de blog ou de thread Twitter qui dirait "on est conscient que c'est une contradiction, mais on ne sait pas faire mieux pour l'instant"

À mon avis, le résultat net, c'est que ça affaiblit le message du mouvement féministe

Quand j'ai commencé à parler de cette idée (consentement de chacun.e respecté à chaque instant) autour de moi, j'ai remarqué 3 catégories de réactions :
- des personnes qui voient le bénéfices à ce que leur consentement soit respecté plus souvent et donc kiffaient l'idée
- des individus qui comprenaient qu'ils perdraient du pouvoir si la société s'organisait comme ça et donc étaient plutôt résistants
- une poignée de personnes perplexe, entre les deux

Genre 70% - 20% - 10% (biais de sélection)

Aussi, à deux occasions différentes à en discuter avec deux hommes, ils m'ont fait la remarque suivante : "une chose qui est cool quand tu en parles, c'est que tu ne fais pas de prosélytisme"

Cette remarque m'a fait un effet bizarre
D'un côté, c'est cohérent : si je respecte le consentement, je n'ai pas la prétention de savoir mieux que l'autre ce qu'iel devrait penser. J'aspire donc à n'être jamais dans une démarche de "convaincre"
Ni à débattre pour "avoir raison" non plus d'ailleurs

D'un autre, si ces individus m'ont dit ça, c'est qu'ils sont sûrement habitués à ce que toute nouvelle idée soit amenée avec des techniques de "gavage intellectuel". Surtout de la part de personnes qu'ils perçoivent comme un homme, j'imagine
("la "culture du non-consentement" est dominante et ancrée et forte" disais-je plus haut)

Et j'ai trouvé ça encourageant que les effets du travail sur le consentement se ressentent dès une seule discussion

Une des inspirations de tout ce travail sur le consentement a eu lieu l'été 2016, lors d'une dispute avec une personne avec qui j'étais en couple. Cette personne a dit "quand on aime quelqu'un, on a des attentes envers cette personne"

Cette phrase a stoppé ma participation à la dispute. Je ne savais pas quoi faire de cette phrase. Si elle était vrai, si elle ne l'était pas et que faire de ces attentes

Cette phrase est un cadeau qui m'a marqué 🎁

Admettons que c'est vrai, qu'aimer créer des attentes. Quelle devrait être l'attitude de la personne qui est l'objet de ces attentes ?
Est-ce qu'elle est "obligée" de s'y conformer ?
Est-ce qu'elle ne sera plus "aimée" si elle ne s'y conforme pas ?
Les réponses sont différentes à chaque situation, mais les questions sont intéressantes je trouve

Le travail sur le consentement s'est tressé avec le sujet des attentes (j'ai pas trouvé d'émoji tresse !)

Notre esprit a un modèle du monde. Du monde physique, du monde social, notamment. Ce qu'on a vécu par le passé forge des attentes sur le futur et ces attentes nous permettent d'agir

Chaque fois que je touche mon clavier, j'ai l'attente que la touche sur laquelle j'appuie va produire la lettre correspondante sur l'écran
Sans cette attente, j'aurais l'impression de perdre mon temps avec ce clavier et je chercherais une autre manière d'écrire

Les individus ont des attentes

Parfois, "ce qu'on a vécu par le passé", c'est des discussions, des histoires, des interactions avec les autres, vécues ou dont on a été témoin, des choses qu'on a vu via un écran, réel ou fictionnel

et ces expériences conditionnent nos attentes envers les autres
Certaines attentes s'appliquent à des catégories de populations. Par exemple, une attente commune est qu'un homme ne pleure pas. Ou qu'une femme est gentille et douce

Et d'autres attentes sont inter-personnelles

Le monde irait plutôt bien si tout le monde se conformait aux attentes des autres
Et ça ne se passe pas vraiment comme ça. À cette force des attentes qui vient de l'extérieur des individus, se confronte souvent une autre force qui vient de l'intérieur, qu'on pourrait appeler le consentement

Et de la souffrance a lieu quelque part quand ces deux forces poussent dans un sens différent

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Côté solution pour prévenir et/ou guérir cette souffrance, le seul truc que j'ai c'est :

chaque personne verbalise ses attentes envers l'autre et formule une demande sans pression psychologique. Et écoute ce que la personne ressent à la réception de la demande. Et écoute la réponse. Et reste à l'écoute du fait que la réponse peut changer

Ça tient dans un toot, mais mon expérience, c'est que c'est dur en pratique, parce qu'il y a des vents contraires qui s'appuient sur chacun des mots

Un troisième fil de la tresse (en plus du consentement et des attentes), c'est les émotions

Verbaliser ses attentes, ça demande d'en avoir conscience et d'avoir fait un travail d'introspection émotionnel
Écouter l'autre, ça marche beaucoup mieux quand on est au clair avec ses propres émotions pour se rendre compte des interprétations que l'on fait qui sont des projections de nos envies et/ou peurs

Les émotions, c'est un travail

Pour ce morceau-là, la Communication Non-Violente (CNV) a été d'une grande aide

Un morceau de la CNV, c'est un travail d'introspection, d'empathie dirigée vers soi-même. Être au clair avec soi-même avant d'interagir avec l'autre
Je trouve ce morceau très utile

Et aussi, la CNV a un gros angle mort sur la notion de consentement, donc je ne la considère pas comme un outil magique qui résout tout

Elle peut aussi être facilement détournée comme un outil d'oppression

Si je reprends sur la partie solution, une chose que j'ai découverte, c'est que pour s'exercer, le consentement a besoin "d'ailleurs"

Si tu as une attente envers moi à laquelle je ne veux pas correspondre, soit je souffre en me forçant, soit tu souffres parce que je ne corresponds pas à tes attentes (soit un peu des deux)... soit on arrête d'interagir

et arrêter d'interagir, ça ne peut avoir lieu que s'il existe un ailleurs accessible où on n'a pas à interagir

Et beaucoup de circonstances n'ont pas d'ailleurs accessible

Y'a pas d'autre planète
C'est impossible ou dur de changer de nationalité ; et les choix sont restreints
Pour beaucoup de personnes, "changer de travail" n'est pas une option plausible
Pareil pour changer de partenaire dans les relations de couple, ce n'est pas toujours une option accessible pour des raisons matérielles ou psychiques

Cette notion "d'ailleurs accessible", je l'aime bien parce qu'elle ouvre des portes

Quand je vois une personne qui galère, je peux réfléchir la situation sous les questions :
- quelles sont les ailleurs possibles ?
- lesquels sont accessibles ?
- ne le sont pas ?
- ils sont à quelles distances ?
- est-ce que je peux faire quelque chose pour les rendre plus accessibles ?

(ne le faire que si l'autre consent à être aidé.e évidemment ;-) pour ne pas "infliger de l'aide" de manière "bienveillante")

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